La classification périodique du développement web

Vous trouverez sur le web de nombreuses listes des 10 ou 15 choses à savoir ou faire pour assurer la réussite d’un projet web. Je me suis dit qu’après plus de 10 années passées à travailler sur le web, je pouvais me plier à l’exercice ayant moi aussi succombé à ces listes et ayant testé de nombreux outils ou méthodes pour travailler mieux, plus vite et, surtout, en y prenant plus de plaisir.

J’ai donc commencé à réfléchir à ce que je pouvais vous léguer, vous, mes chères têtes blondes. M’est alors venue à l’esprit la classification périodique des éléments de Mendeleïv. Pour celles et ceux d’entre vous qui ont poursuivi des études de lettres, je vous resitue un peu la chose.

Un beau matin de 1869, M. Dmitri Mendeleïv se réveille, entre comme un fou dans la cuisine et s’écrie :

Putain, Anna, je vais classer les éléments chimiques dans un tableau ! Y’en a marre de ce bordel ambiant, on se croirait chez les zazous.

De là, on peut noter plusieurs choses :
Dmitri était particulièrement ordurier avec son épouse Anna (on comprend que son premier mariage n’ait pas duré)
Il avait déjà en lui cette capacité à prévoir ce qui n’est pas encore connu, pour les éléments chimiques comme pour les courants de mode, citant les zazous alors que ceux-ci ne devaient voir le jour que pendant la Seconde Guerre mondiale.

Et Dmitri l’a produite sa classification. Il a tout bien rangé. Chaque élément à sa place. Avec une logique. Il a pris le monde devant ses yeux, ou tel qu’il l’avait saisi, l’a ordonné, l’a passé au filtre de sa logique. Et ça a marché. Ca a tellement bien marché que quand il eut terminé son grand oeuvre, il restait des cases. Non pas que Dmitri se soit planté. Il restait simplement des éléments à découvrir :

Moi, Dmitri Mendeleïv je vous le dis, c’est comme cela que ça se range. Et c’était tellement mal rangé avant, qu’il reste des éléments à trouver. Ca viendra, j’ai déjà prévu les cases. (citation non sourcée, peut-être fausse)

Force est de constater qu’il avait raison. Après lui vinrent d’autres éléments : le polonium, l’einsteinium, le fermium, …

Avant d’en revenir à nos pages web, précisons qu’à peu près au même moment Lothar Meyer travaillait sur la même classification. Il ne lui était pas venu à l’idée, par contre, de pouvoir prévoir l’existence de nouveaux éléments.

Tout cela doit être riche d’enseignements pour qui travaille aujourd’hui sur le web. Et histoire de faire plus fort et plus court que tout le monde, je vais vous donner les 5 choses à garder en tête pour réussir.

Rien n’est compliqué

Vous n’allez pas me faire croire une seule seconde que vos petits mickeys qui changent de couleur quand on passe la souris dessus c’est compliqué. Vous n’allez pas me faire entendre que ce qui est en train de se passer est très sérieux et mérite que tout le monde lève les mains des claviers ou qu’on se roule par terre dans une flaque de larmes.

Dmitri, lui, il a classé les éléments. Quand vous ferez un truc équivalent, on en reparlera.

Tout est compliqué

Le web n’a pas été inventé par des laperots de six semaines. Tim Berners Lee a oublié d’être con et pensez deux minutes au fait que les DNS ont été inventés en 1983. Pendant ce temps, vous, vous écoutiez les premiers CD. C’est aussi vieux que ça. Et ça marche encore très bien, merci pour eux. Sauf que faire la différence entre un enregistrement CNAME et un enregistrement SOA, bin vous n’y arrivez pas encore. Le web c’est simple mais cela marche avec de beaux outils. Quand vous vous trouvez face à une page blanche, ne penchez pas tout de suite pour la solution la plus simple, la plus évidente. Soyez logique. Ayez la même rigueur que nos révérés pères fondateurs. Soyez modestes : que le problème soit issu d’une source extérieure devrait être votre dernière option.

Il est peu probable que vous soyez seul

Le web tourne depuis un petit moment déjà. Il est probable qu’il existe déjà une réponse à la question que vous vous posez. STFG : search the fucking google. Arrêtez de réinventer la roue. Dmitri s’appuyait sur les travaux de ses pairs. La science progresse par la connaissance des règles, lois et bases. On se hisse sur les épaules des géants. Oui, vous pouvez créer un nouveau service tout seul mais franchement, si c’est pour faire Chatroulette, c’était pas la peine.

Ayez plusieurs métiers

Après avoir classé les éléments, vous pensez que Dmitri en a profité pour boire des coups à l’oeil avec le Tsar ? Non. Il a continué. Il a travaillé, entre autres, sur la théorie et les effets du protectionnisme en agriculture. Je ne vous demande pas d’avoir un Nobel en courant le 100 mètres en moins de 10 secondes. Mais par pitié, allez au cinéma, regardez les classiques, écoutez de la musique, lisez de la poésie. Donnez vous d’autres règles, d’autres grilles d’analyse que celles qui vont bien du lundi au jeudi.

Soyez ambitieux

Tout cela n’est qu’un flux de balises qui se tirent la bourre. Cela ne reste que ça. Pensez d’abord à ce qu’on doit en faire, à ce que cela apporte de nouveau. Arrêtez de vous tripotez la nouille pour la énième itération d’un module d’actualités, de sondage ou de newsletters. Faites le prochain grand truc. Que ce site de ville soit le site de ville dont on parle en disant “Ah oui mais depuis, c’est plus pareil”. Il a pu prévoir des éléments Dmitri. Vous n’allez pas me dire que vous n’arrivez pas à penser une nouvelle page web ?

Si vous n’avez rien compris, vous pouvez fixer l’image ci-dessous pendant 5 minutes, cela devrait vous aider.

Mon petit poney

Tout paumé

(publié dans l’Echo du Village n°129 – 1er mars 2000)

Le web est immortel. Avec la multiplication des supports, rien ne saurait être mieux sauvegardé et préservé qu’un document numérisé. On peut en à peine vingt minutes graver un CDRom qui contiendrait largement tous les Echo du Village en ligne. Au besoin, en quelques heures, tous les Echo en ligne peuvent être copiés sur des serveurs de fichiers partout dans le monde. Ainsi, si le site principal venait à tomber en panne ou à prendre la foudre, rien ne serait définitivement perdu. Cela représente un réel progrès. Dans cette optique, le monde de l’informatique, et plus généralement l’internet, semble en effet voué à une éternité. Rien ne saurait menacer son existence. On ne compte plus les « miroirs » de sites web. Un miroir est en fait une copie conforme d’un site, l’image exacte de l’original. Cette technique est utilisée dans le cas de site à très forte audience pour donner différents points d’accès au même contenu. Ainsi, on trouvera un serveur du site en Europe, aux Etats-Unis et en Australie pour que tous les internautes puissent accéder facilement et rapidement à un site proche de chez eux. Toutes les visites ne seront pas centralisées sur le même serveur. La maison mère, ou le site principal, peut être situé aux Etats-Unis, les équivalents ont juste à faire des copies régulières pour être à jour et le tour est joué. Les miroirs sont également très utilisés pour les sites de téléchargement. Plutôt que de faire fondre un disque dur, on copie les logiciels sur différentes machines dans le monde pour répartir la charge (exemple d’une liste de miroirs pour le site de KDE http://www.kde.org/mirrors.html. Ces procédés sont un réel progrès. Comment copier ou sauvegarder aussi rapidement et radicalement toutes les archives du journal le Monde ? Comment préserver une copie de tel ou tel livre ? Le numérique, en facilitant la copie, assure une durée de vie très importante aux informations.

Vite fait bien fait

Mais toute médaille a son revers. Celle du numérique est évidente. Si l’on peut copier à l’infini, la suppression, elle aussi, se fait rapidement, proprement et sans bavure. Ce gentil disque-dur, qui fait « grrr-grrr » en toute quiétude, celui-là même qui clignote gentiment dans votre unité centrale, oui, lui, et bien sachez qu’en quelques secondes, il peut passer du rang d’outil de travail à celui de souvenir. Pas plus tard que la semaine passée, Amiel en a fait l’expérience. En vingt secondes, la totalité de son disque-dur a été effacée. Il en a ri. Une commande malencontreuse exécutée avec un peu trop de promptitude et tous ces beaux fichiers ne sont plus que de l’histoire ancienne. Vingt toutes petites secondes pour plusieurs giga. Au moins, c’est du beau travail. Greg, lui aussi, a vécu une expérience similaire. Suite à une panne matérielle, tous ses documents personnels sont passés à la trappe. La dépression nerveuse n’était pas loin. Pendant plusieurs jours, Greg s’est demandé s’il était bien fait pour travailler dans le monde de l’informatique. Citons également le cas de Zouzou pour qui Tchernobyl évoque plus un vilain virus mangeur de fichiers qu’une catastrophe majeure du nucléaire civil.
Et là, contrairement à un livre qui brûle à petit feu, une fois qu’un fichier est supprimé, il est vraiment supprimé. Fi des « undelete » ou « recover ». Il existe bien des manipulations très coûteuses faites en milieu stérile, mais, pour le grand public, une fois la corbeille vidée ou le virus frappeur installé, il n’y a plus rien à faire. C’est perdu.

La mémoire qui flanche

Quelle sensation étrange que celle de l’effacement définitif du fichier informatique. On peut comparer ce frisson à celui qui nous fait trembler lorsque la machine se fige puis redémarre alors que nous n’avions pas encore sauvegardé le document sur lequel nous étions en train de travailler. Face à cela, on relève différentes réactions qui nous permettent de classer les informaticiens dans de grandes catégories. On peut tout d’abord citer le boxeur, également appelé le marteleur. L’informaticien se met à frapper du poing tout ce qui se trouve dans son proche environnement. Son clavier, sa souris, son voisin de bureau. Les claviers s’en remettent souvent moins bien que les voisins de bureau. En effet, le voisin, avec l’entraînement, voit venir le coup et en profite pour s’éloigner. Le clavier, lui, est toujours pris par surprise en encaisse de plein fouet. Autre type d’informaticien face à l’erreur matérielle, le hurleur. C’est bien simple : si quelque chose ne se passe pas bien, il tient à ce que tout le monde le sache. On peut mesurer la gravité de la situation aux différents noms d’oiseaux qui sont alors distillés. Selon l’inventivité ou la longueur des insultes lancées à la cantonade, on peut savoir s’il s’agit d’un seul fichier ou de la totalité d’un disque dur qui vient de lâchera. Il existe également le technicien de mauvaise foi, celui qui va se rabattre sur le pauvre stagiaire qui vient juste de terminer une image gif pour l’accuser d’avoir mis à sac la base de données du site web. Il peut également aller insulter le journaliste parce qu’à coup sûr, c’est sa faute si le serveur DNS est tombé en panne. Après deux ou trois heures de vocifération à grand renfort de gesticulation, le technicien finira par retourner devant sa machine et avouera, tout penaud, que, oui, bon, il a p’têt fait une fausse manip’. Dernière catégorie, la plus intéressante sans doute, le stoïque. Celui-ci, une fois qu’il est certain que ses données sont définitivement perdues, dit « zut », voire « flûte » si c’est très grave, va prendre un café, voire un thé, si c’est très grave, regarde par la fenêtre avec une sourire d’enfant et se remet au travail, recommence tout comme si c’était la première fois. Ceux-ci sont rares. Ce sont souvent les plus anciens. A force d’expérience, ils ont fait leur deuil de ces erreurs bêtes, de ces mauvais calculs. Pour eux, cela relève presque de la routine. Ces pertes ne sont rien de plus que la roue crevée du taxi ou la truelle tordue du maçon.

La poésie de la disquette

Les informaticiens apprennent à prendre les choses à la légère. Au fond, ce n’est pas si grave. Des semaines de travail qui s’envolent et après ? On ne peut plus rien faire, alors, autant en rire. Il n’est pas rare de voir un programmeur approcher de votre bureau en rigolant pour qu’il vous annonce, la bouche en coeur, qu’il vient de faire une sauvegarde malheureuse et qu’il a donc perdu deux jours de développement.
Si jamais, à l’annonce du crash imminent d’une météorite sur la terre, vous voyez des hommes hurler de rire en se roulant par terre, rassurez-vous, ce sont des informaticiens.

Révolution chocolatière

(Publié dans l’Echo du Village n°140 – jeudi 17 mai 2001)

Hier, en plein bouclage de l’Echo papier de juin, nous avions décidé de nous offrir un repas. Avouons-le, la rédaction de l’Echo du Village ne passe jamais à côté du luxe. Sans pousser le vice jusqu’à manger à heure fixe ou bien même à avoir des menus équilibrés, nous nous octoyions une pause gastronomique. Direction : le supermarché du coin. On en salive d’avance.

En route pour la joie

Car, oui, nous sommes en plein bouclage de l’Echo papier. Après un an d’absence, il est de retour dans les kiosques. Enfin, pas tout de suite : début juin. A l’heure qu’il est, les maquettistes terminent les derniers détails. Vous pouvez d’ailleurs voir la couverture un peu plus haut sur cette page. La rédac ressemble à l’une de ses fourmilières dans lesquelles vous donniez des coups de pied étant enfant – que nous lecteurs résidant au pôle Nord ou Sud me contactent pour obtenir une image plus parlante à leurs yeux. Ne mentez pas, je vous ai vus. Les fourmis se mettent alors à courir en tout sens, affolées comme des adolescentes le jour des soldes au Printemps. Si vous voulez, on peut également dire que la rédac ressemble à un magasin du Printemps le jour des soldes. Il se passe rarement cinq minutes sans que quelqu’un se lève de sa chaise pour interpeller un voisin en lui demandant : « Où est-ce que tu as sauvegardé l’illustr’ pour la page quatre vingt ? ». Sachant que l’Echo papier ne comporte que soixante douze pages. A l’heure actuelle, ce sont déjà quarante litres de thé et presque le double de café qui ont été ingurgités. Les maquettistes se sont tous commandé des prostates de rechange. Le rédac chef, lui, se fait directement des injections de théine. C’est plus rapide.

Tu vas la boucler !

La maquette papier arrive à son terme cette semaine. Le CDRom, lui, a eu son heure de gloire vendredi dernier. Ce fut d’ailleurs l’occasion pour nous de créer un sanctuaire d’un tout nouveau genre : un cimetière à graveur de CD. Vous connaissez aussi cette sensation. Vous venez de trébucher en sortant de la cuisine, les bras chargés de plats (y compris les assiettes en porcelaine de mémé) et vous tentez désespérément de reprendre votre équilibre. Alors que vous gesticulez tout doucement sans quoi vous balanceriez des assiettes un peu partout dans la pièce, vous cherchez du regard un point d’appui solide ou poser ce pied qui, suspendu en l’air, reste votre dernière chance avant de vous étaler de tout votre long sur le parquet et, logiquement, sur les assiettes en porcelaine de mémé. Enfin, vous apercevez, au milieu des jouets du petit dernier qui traînent là, un espace libre où toucher terre. Mais, enfer : c’est un tapis. Même sans en faire l’expérience, vous savez déjà que ce tapis va se dérober sous votre pantoufle. Plus la peine d’espérer. Toute résistance est vaine. Autant lâcher les assiettes tout de suite. Cette sensation, donc, nous l’avons ressentie vendredi soir.
Après une journée à courir de-ci de-là à corriger les dernières erreurs, à s’énerver un brin sans quoi c’est pas rigolo, nous étions enfin arrivés à la gravure du CD. Greg, Zouzou et moi étions devant la trappe du graveur. Un CD vierge à la main, nous contemplions déjà en rêve notre première épreuve, fiers de ce rude labeur et de l’argent du beurre. C’est là que s’est produit le flash du tapis. Le graveur ne pouvait pas fonctionner correctement. Cela faisait des semaines qu’il fonctionnait à merveille. Il a gravé CD sur CD sans le moindre problème. Zouzou a même pu sauvegarder sa collection de photos de Michel Topaloff sans aucun souci. Cela n’avait que trop duré. Effectivement. Ce graveur, visiblement infiltré par la concurrence, a raté trois CD avant que nous nous décidions à en essayer un autre. Pendant que Greg dansait la carmagnole sur son graveur, Zouzou essayait alors de raisonner Robert. « Mais non c’est pas important tes sauvegardes de la base de données des Villageois. Tu veux pas nous graver notre CD avant ? »

Grave !

Pas moins de quatre graveurs plus loin, le CDRom était finalement prêt, ce qui nous ramène à l’objet de cet édito : notre pose repas. Suivez un peu. Nous étions donc en route pour une pause repas, prêts à savourez de délicieux sandwiches faits avec tout l’amour que l’on met à descendre ses poubelles. Après une revigorante promenade sous les néons forcément blafards, nous avions enfin jeté notre dévolu sur des préparations alimentaires que Gérard d’Aboville, perdu en pleine mer, aurait préféré laisser aux poissons.
De retour vers les caisses, les bras chargés de victuailles, nous attendions notre tour. Mon regard a alors croisé celui d’un paquet de Kinder Bueno. Ceux qui ont déjà regardé un paquet de Kinder Bueno au fond des yeux savent de quoi je parle. Au milieu de ces mille autres friandises, il m’attendait. Pourtant, j’avais largement de quoi manger. Je devais même dépasser un peu mes besoins en calories. Ces barres chocolatées ne m’étaient en rien vitales. Malgré moi, j’avais envie de les acheter. Il est assez curieux, pour quelqu’un qui pense encore jouir de son libre arbitre, de se rendre compte qu’un paquet de Kinder Bueno lui fait mettre genou à terre.
Alors j’ai résisté. J’ai tenu bon. J’ai gratifié la caissière d’un sourire crispé, j’ai payé et je suis sorti sain et sauf du centre commercial. Ils étaient tous là, à côté de moi. Lénine, Trotsky, Bakounine et tous les grands. Ils me serraient la main et me congratulaient. J’avais résisté. La consommation galopante ne passerait pas par moi.
C’est là que Zouzou m’a demandé si j’avais écrit mon édito pour l’Echo papier. Quand je me suis retourné, j’ai vu Lénine, Trotsky et Bakounine partir en courant. Sympa les copains.

Pierre-Emmanuel Muller

Il est l'auteur de ce blog. Les propos publiés ici n'engagent que lui et son sens de l'humour à géométrie variable. Ils n'engagent en rien celles et ceux qui sont obligés de partager leurs heures de bureau avec lui. Vous pouvez trouver ici un CV, la liste de mes bouquins ou bien encore quelques écrits de jeunesse.