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internet | Ah non pas encore lui !

Petit Robert

 

Cher Petit Robert,

Puis-je te dire ici tout mon amour ainsi que l’inattendu pincement dont mon coeur de geek fut victime ? Aussi proches que nous fûmes des années durant, je ne vois pas t’appeler Petit. Restons-en à Robert.

D’aussi loin que je me souvienne, tu as toujours été là. Tu étais sur un bureau, rangé dans une bibliothèque. Au fil des ans, la maison voyait arriver tes nouvelles éditions. Blanches et propres. On retirait prestement la joyeuse couverture plastifiée de l’édition de l’année pour retrouver ton austère reliure, brute et sérieuse. On ne te voulait pas dans un contexte moderne, avec les stars du moment, les nouveaux mots et nouvelles expressions. On te voulait intemporel.

Tu représentais à mes yeux le savoir, la connaissance. Carré, fermé, imposant, pas avenant. Le savoir n’allait pas de soi. Il fallait prendre son courage d’une main, ton kilo dans l’autre, et feuilleter. Je n’ose même pas parler de ces éditions, ô hérésie de vils faignasses, dans lesquelles le passage d’une lettre à l’autre était marqué d’un creux. Non, on devait se heurter à l’alphabet. On ouvre, on passe quelques pages, confiant, on laisse filer le papier bible si fin qu’on le manipule avec respect, de peur que les mots se brisent et le savoir se fende. On s’arrête, on jette un oeil. K. Le K. Où est mon mot, avant, après ? La lettre, passe encore, mais quand on en est à Mar et que l’on cherche maq, on avance ou on recule ? Dans ce silencieux duel à mort tu étais toujours gagnant. On pouvait laisser passer quelques secondes pour essayer de réciter l’alphabet dans un coin de son honteuse cervelle mais, trop tard, tu avais déjà remarqué la défaillance. Tu ne laissais rien passer.

Tous les jours, sous mes yeux, j’avais là l’étendue de mon ignorance. On apprenait un mot et la ligne du dessous, la colonne à côté, là, des dizaines, des centaines, d’autres, inconnus. Inconnus de moi, mais que toi, Robert, tu connais déjà. Tu les as classés, définis, liés entre eux. Et tu restes, là, en silence, rugueuse brique de savoir qui ne demandait qu’à être effritée. Je ne l’ai jamais dit à personne parce que, franchement, de quoi j’aurais eu l’air, mais j’aimais te rendre visite à l’improviste, regarder au hasard, prendre un petit mot, faire connaissance et repartir avec. Comme un marché noir du savoir. On s’échangeait des mots sous le manteau. Enfin, je crois que je ne t’ai pas rendu grand chose. J’ai noirci tes pages. J’ai cogné tes coins. Je t’ai usé. Je pense même t’avoir un peu énervé, à venir chercher plusieurs fois, au même endroit, les mêmes mots. Qu’est-ce que tu veux que je te dise. Evidemment, évidement ? Evidamment ? Ca voulait pas rentrer.

Et puis un jour, l’Internet. Wikipedia. Jusqu’à présent, les mots, tu les digérais, tu les classais. Aucun problème à classer modem à côté de monème. Sauf que l’un d’entre-eux était un beau cheval de Troie, le vil. L’internet. Jusqu’à aujourd’hui, je le confesse, je cherchais mes mots dans Google. Il me corrigeait, me suggérait, me donnait une définition succincte et l’agrémentait de photos. Toute ta gloire passée, là, vivante, animée, immédiate. Finie cette confrontation de ton infini silence à ma bruyante ignorance.

Et puis un jour, tu m’as manqué. Un jour j’ai senti ce creux, ce manque que tu laissais. Ce besoin de savoir que, justement, je ne sais rien. Ce besoin de sentir que le savoir demande du temps et des efforts pour se jucher sur les épaules de géants et découvrir le monde, mot après mot.

J’ai alors acheté ton application pour mon téléphone. Pour t’avoir avec moi. Pour que, dans ma poche, un Petit Robert me rappelle qu’il faut être modeste, curieux et connaître son alphabet.

Pierre-Emmanuel Muller

Il est l'auteur de ce blog. Les propos publiés ici n'engagent que lui et son sens de l'humour à géométrie variable. Ils n'engagent en rien celles et ceux qui sont obligés de partager leurs heures de bureau avec lui. Vous pouvez trouver ici un CV, la liste de mes bouquins ou bien encore quelques écrits de jeunesse.