De la propagande
(publié dans l'Echo du Village n°228 - Jeudi 6 février 2003)
Tout est bon dans le cochon
Surtout, faites ce que je dis, pas ce que je fais. Voilà comment on pourrait résumer le discours tenu par certains fournisseurs d’accès internet français lorsqu’ils vantent leurs produits. Ils mentent comme des arracheurs de dents, font briller mille merveilles interdites et voudraient, ensuite, qu’on leur pardonne tous leurs péchés. Va, mon provider, tu as fauté mais t'as pas fait exprès.
Il va bien falloir qu’un jour les publicitaires soient responsabilisés. Que quelqu’un s’occupe d’eux, qu’on leur donne un chaperon ou que l’on nomme un surveillant pour qu’ils évitent de commettre des absurdités comme on peut en voir à longueur de temps sur nos bonnes vieilles télés. Qu’il faille présenter l’Internet comme un outil merveilleux, ouvrant les portes de la connaissance, aiguisant la curiosité intellectuelle et permettant de rencontrer des citoyens du monde, soit. Mais qu’on le présente aussi accessible qu’un jardin d’éveil premier âge tout en étant aussi sophistiqué qu’un avion de chasse, non. Et, surtout, qu’on fasse miroiter le fruit défendu, on frôle la malhonnêteté.
Commençons par AOL. En ce moment, AOL communique à longueur de journée sur son accès ADSL. On nous montre de gentils pépés et de gentilles mémés comme en voudraient tous les petits enfants de la terre. Mémé clique, pépé télécharge et ensemble ils surfent, le stéradent étincelant. Hawaï à côté c’est du pipi de chat. Arrive ensuite une jeune donzelle au chignon vitrifié qui nous explique que sur le Grand Internet Mondial, elle peut télécharger de la musique à s’en faire péter la trompe d’Eustache. Et elle la trouve où, sa musique ? AOL propose très certainement une sélection de clips et d’extraits mais à n’en pas douter, ces clips sont les mêmes que ceux qui lavent la cervelle du chignon et de la dame à longueur de temps sur M6 ou MTV. Quand on sait que 80% du trafic des fournisseurs d’accès est généré par le peer-to-peer et l’échange de fichier, on trouve la pilule un peu grosse à avaler. Heureusement, AOL ne plaisante pas avec la loi. Alors même que la jeune fille s’apprête à laisser sa place à un couple modèle, défile alors en bas de l’écran un petit message qui nous explique que, bhaaa, c’est caca de pirater. Précisons que même un ado shooté à Wipe Out ne parviendrait pas à suivre le message.
Mais AOL n’est pas le seul fournisseur d’accès à jouer ce double jeu. Revenons quelques mois en arrière. Fleurissaient alors, partout en France, de belles affiches de publicité pour Wanadoo haut débit qui vantaient les mérites de l’accès ADSL pour enfin profiter pleinement de la musique en ligne. Bien sûr. Mais Wanadoo ne s’arrête pas en si bon chemin. Wanadoo enfonce le clou. Aujourd’hui, Wanadoo se pose en porte drapeau de la positive generation. Passons outre le gnagna du slogan qui fleure bon les matins qui chantent et les damnés de la terre à la mode 2003. Attardons-nous sur ce qui se cache derrière ce slogan. Une « positive generation », qu’est-ce donc ? A regarder les pubs, on comprend que c’est une génération qui ne laisse pas tomber les plus faibles, c’est une génération qui ose, qui se donne la main. C’est, en somme, une génération qui a des valeurs. Or, Wanadoo est un fournisseur d’accès à l’Internet. On comprend donc que cette génération, c’est celle de l’Internet, donc celle de Wanadoo, par glissement. Wanadoo véhicule donc des valeurs, une certaine vision de la vie. Arrivés à ce constat, faisons un rapide détour par les grands combats juridiques menés par les fournisseurs d’accès ces dernières années. On constate que la revendication principale fut celle-ci : nous ne sommes pas responsables du contenu qui transite par nos tuyaux. Tout comme les hébergeurs n’ont pas à faire la police, les fournisseurs se bornent à offrir une connexion, sans plus. Ils n’ont pas le rôle d’un journal ou d’une télévision. Que dire, alors, du discours tenu par AOL ou Wanadoo ?
Que les fournisseurs arrêtent ce double jeu. Qu’ils arrêtent de dire qu’il ne sont que d’honnêtes et mignons prestataires techniques quand ils communiquent sur des valeurs ou qu’ils vendent des pratiques illégales. Cela fait penser à ces fabricants de mines anti-personnels qui vous expliquent qu’ils créent des emplois non seulement en amont, avec la fabrication des mines, mais aussi en aval, avec les prothèses. Bha oui. Au pays du profit, les borgnes sont le client roi.
Non merci pour l’info
(publié dans l'Echo du Village n°282 - Jeudi 12 février 2004)
Le retour des pédos-nazis de l'Internet
Vendu par le club M6 au club Canal+, Emmanuel Chain joue désormais en première division en matière de poujadisme télévisuel. Dernier passement de jambe : un simili débat autour du dernier clip anti-occident d'Al Qaida. Théorie avancée : la nébuleuse terroriste recrute maintenant sur Internet, ANPE mondiale pour meurtriers en mal de main d'œuvre. En d'autres termes : du n'importe quoi d'un fort bon calibre.
Résumons rapidement l'émission, tout du moins le déroulement du débat. M. Chain avait sur son plateau un journaliste spécialiste du terrorisme (ça en faisait au moins un), un politologue du CNRS et, me semble-t-il, un troisième invité, cela sans compter la co-animatrice qui somnolait doucement en attendant le prochain sujet football. Point d'orgue de la kermesse : la diffusion d'un clip de rap anti-américain, anti-occident, pseudo propagande de recrutement pour Al Qaida ou tout autre groupuscule terroriste.
Moralité de l'histoire : le grand Internet mondial, c'est bien mignon, mais si c'est pour faire la promo de Ben Laden, ah ben non alors, j'ai bien fait de l'interdire à mon petit dernier.
Voyant cela, l'internaute un tant soit peu civilisé mû par un réflexe salvateur pense à changer de chaîne et se surprend à aller tirer la chasse. Une fois l'étron télévisuel passé, revenons un instant sur le propos du débat : Internet est un auxiliaire du terrorisme, aidant les plus dangereux des criminels à grossir leurs rangs. Voyons ce qui peut étayer une telle thèse.
Des faits ? Aucune preuve claire n'a été donnée dans le débat. Un tel clip touchera peut-être des jeunes, des terroristes potentiels, mais il était clair que ce petit montage musical n'allait pas faire basculer qui que ce soit du côté des meurtriers.
Un effet du clip ? Qui peut avoir peur d'un clip tourné on ne sait où par on ne sait qui avec un (mauvais) chanteur cagoulé qui nous explique qu'il va détruire l'Occident ? Si ce clip doit avoir un rôle, c'est bien de montrer qu'Al Qaida bouge encore, qu'ils ont des moyens et qu'ils savent se servir du Net. Ca on le savait déjà. Par contre, savoir qu'ils bougent encore, sans parler du Net, merci Emmanuel Chain d'avoir relayé la propagande.
Maintenant, voyons plus largement la place qui a été donnée à l'Internet. Pour cela, on pourra effectuer une comparaison avec la route et la circulation automobile.
Le grand public sait ce qu'est une voiture, il sait ce que sont les autoroutes et se représente bien ce qu'est un accident meurtrier par rapport à la totalité des trajets effectués sans encombres.
Pour l'Internet, c'est une autre histoire. Cela reste flou, bien compliqué et abscons. Il ne faut pas nier ce qu'Internet peut apporter aux groupuscules terroristes et autres déséquilibrés pédophiles. Toutefois, si l'on rapporte cette activité à la totalité de l'Internet, on se rend bien compte que tout cela n'est que parcellaire.
Pourquoi M. Chain n'a-t-il pas fait un sujet sur le rôle fondamental que joue l'Internet dans la reconstruction de l'Irak ? Durant la dictature de Saddam Hussein, de nombreux intellectuels durent fuir le pays. Aujourd'hui, c'est grâce à l'Internet que la communauté des "cerveaux" irakiens peut se reconstruire.
Pourquoi M. Chain n'a-t-il pas fait un sujet sur Victoire Ducrocq ? Une internaute de Dunkerque qui a publié les premiers temps de ses mémoire dans l'Echo du Village, partageant avec tous son enfance sous l'Occupation ? Pourquoi aucun sujet sur Victoire qui a pu trouver sur l'Internet des amis et du soutien pour l'aider dans sa lutte contre une longue maladie qui devait finalement l'emporter l'an dernier ?
Présenter un sujet dans lequel l'Internet est mis en scène comme l'a fait M. Chain relève d'un mauvais travail journalistique, d'une mauvaise hiérarchisation de l'information. L'Internet n'était pas replacé dans un contexte global. Or, présenter une information sous un angle volontairement réducteur, ne pas mettre en lumière tous les éléments ou en éluder certains pour rendre un fait plus attractif ou le faire plus important qu'il n'est, cela ressemble, à s'y méprendre, à de la propagande. Un peu comme un clip d'Al Qaida.
